Brésil-Allemagne 2002 : Cette deuxième mi-temps qu’aucun Tunisien ne vit

Thème central des débats blédards-expatriés, les coupures de courant en Afrique ne sont jamais aussi pittoresques que quand elles tombent au mauvais moment. Le jour d’une finale de coupe du monde, par exemple. Et dans tout le pays. Retour sur un drame qui a privé la Tunisie de la deuxième mi-temps de Brésil-Allemagne 2002, du doublé de Ronaldo, et qui l’a mise dans l’embarras pour un bon moment.

30 Juin 2002. Finale du mondial, la minute d’arrêts  de jeu de la première mi-temps touche à sa fin. Il y’a encore 0-0 entre le Brésil et L’Allemagne.  A 35 mètres le long de la touche, Ronaldinho remise une transversale de Cafu de la tête, pour Roberto Carlos. Frappe complètement écrasée que Ronaldo et sa coupe de cheveux inexplicable récupèrent au point de penalty. Le tir en pivot est repoussé du pied par Oliver Kahn.

Dans des millions de foyers dans le monde, les amoureux du foot réagissent de diverses manières à l’occase ratée, hurlements de joie prématurés (Tout le monde au Brésil devait la voir déjà dedans), soupirs de soulagement, têtes prises dans les mains, ou autres.

Mais en Tunisie, tous les foyers font la gueule. De Béja à Tozeur en passant par Kairouan, un «Clac » sec suivi d’une extinction de toutes les télés prive les habitants d’image au moment ou Roberto Carlos déclenche son pétard mouillé.

Pas une ville, pas une maison n’est épargnée. Il est 13 heures, la chaleur est suffocante, les clims et les ventilos se sont arrêtés.

Les plus réalistes, qui savent que c’est foutu pour la deuxième mi-temps, foncent chercher une radio,  pendant que les autres attendent, vont checker l’orientation de la parabole, on sait jamais, et refusent de l’admettre. Le jour de la finale, ils vont pas nous faire ça. Et si.

Les minutes, les heures passent, et ce n’est que trois heures plus tard que le courant revient. Un peu partout les gens sortent de chez eux exprimer leur énervement, et quelques échauffourées éclatent.

Il y’a belle lurette que Kahn a fait son en-avant, que Ronaldo a planté ses deux pions, et Cafu soulevé la coupe. Aucun Tunisien n’a vu ça en direct.

brazil ronaldo

Que s’est-il réellement passé ?

Pour tenter d’expliquer ce désastre, trois versions existent, sans réelle certitude sur ce qui s’est produit.

3 Jours après la finale, un communiqué de la Société Tunisienne d’Electricité et du Gaz tombe, arguant laconiquement que les infrastructures électriques et les centrales n’ont pas supporté «  une surconsommation liée à l’évènement et à la chaleur ».

En clair, 99% des Tunisiens devant leur télé, clim et ventilos à fond, les centrales lâchent. Pour ceux qui croiront à cette version, cela aura confirmé la piètre image de l’Afrique et de ses moyens, thème qui inspira deux ans plus tard à Rohff cette tirade implacable en parlant au groupe Intouchables d’un rêve lié aux Comores : «  Monter un studio au bled, mais avec les coupures de courant qu’est-ce tu veux faire1 ».

Deux semaines après ce communiqué, un article paru dans le journal Tunisien Tunis Hebdo annonce l’arrestation de cinq personnes (techniciens et ingénieurs) accusées d’avoir perpétré une série de sabotages dans les dites centrales.

Dans le but avoué que la frustration engendrée par la privation de finale de coupe du monde engendre troubles, émeutes, et gros bordel. Condamnation à 10 ans de tôle, et plus aucune info sur le sujet, ca sentait bon le combiné boucs émissaires-histoire montée de toutes pièces pour enfin avoir une excuse valable.

Quand à la troisième version, elle tient plus de la légende urbaine mais paraît nettement plus cohérente que les deux autres. Il faut savoir qu’en 2002 le régime du président d’alors, tyran renversé lors de l’inoubliable «  révolution du jasmin » de 2011, musèle les médias locaux pour que les frasques (entre trafics et rackets divers) de la famille de la femme du président, les Trabelsi, ne soient pas évoquées.

Et devant l’intention d’une chaîne d’info du Moyen Orient de diffuser le 30 Juin 2002 un documentaire sur ce sujet délicat, documentaire qui aurait été visible par les Tunisiens par satellite, les censeurs n’auraient rien de trouvé de mieux que de tailler dans le vif.

Façon bazooka pour tuer une mouche (à l’instar du blocage, pendant des années, de plusieurs sites internet en Tunisie tels que Youtube) ils auraient carrément coupé le courant dans tout le pays.

Personne ne connaît vraiment la vérité. Mais quelque soit le fin mot de l’histoire, la Tunisie aura donc raté la deuxième mi-temps de la finale du mondial Asiatique. Déjà qu’avec l’équipe Nationale éliminée cette année-la au premier tour, il n’y avait eu qu’un but et qu’un point en trois matches à se mettre sous la dent, alors avec cette histoire de courant il n’y avait plus qu’à tirer un trait sur l’édition Japon/Corée du Sud.

Des épisodes de Mister Bean à la place de la deuxième mi-temps

Et au fil des années, les déboires télévisuels et sportifs du pays continuèrent. Principalement concernant le cirque qui régit la diffusion du championnat local, et avec pour point d’orgue le mythique Mozambique-Tunisie des qualifs du Mondial 2010.

La  première chaîne nationale, après avoir diffusé la première période, clashe le détenteur des droits du match, le bouquet satellite Arabe ART, pour une histoire de prix.

Résultat, au lieu d’avoir la suite de la rencontre, les téléspectateurs (réseau terrestre et satellite, donc Tunisiens du bled ET Tunisiens à l’étranger) ont droit à trois épisodes de la série Mister Bean. Soit le premier truc que les mecs de la réalisation avaient trouvé sous la main pour meubler. Tout un symbole.

Désormais, avec le wifi et le streaming disponibles partout, même pour les locaux, les Tunisiens auront de moins en moins de possibilités de se faire enfumer, où qu’ils soient. Mais ce pays est ainsi fait qu’on ne peut jamais jurer de rien.

: Extrait de Ca Fait Zizir, Rohff featuring Intouchables, 2004